Chapitre III
A l’internat, les mois et les trimestres s’enfilaient à la queue leu leu sans que je m’en aperçoive, tellement le rythme était pris. Insensiblement, je devenais de moins en moins ignare des choses de la vie, de la religion, de la géographie, de l’histoire ancienne et même des affaires politiques de la quatrième République. Les curés n’étaient pas bavards sur l’actualité. Pas de journaux, pas de radios; nous vivions en vase clos, mis à part quelques rumeurs colportées à la récréation par les grands. Tout juste avions-nous appris que la Grande muette avait pris une sacrée raclée lors de la chute de Diên Biên Phu en mai 1954. La France perdait l’Indochine, la première colonie d’une longue série à venir ! Les Pères blancs se faisaient un souci d’enfer pour leur mission située dans le Viêt-Nam Sud. Tôt ou tard, elle passerait sous le joug des Viêts et, par déduction, l’éventualité que j’aille un jour semer la bonne parole chez les yeux bridés s’estompait.
Les dimanches de pluie, nous avions droit à la séance diapos et parfois au cinéma. Un gros bonhomme, doté d’un tarin cramoisi, extrayait un énorme projecteur 35mm d’une fourgonnette Peugeot 402 et l’installait dans le réfectoire. Avec le cinéma, on n’avait pas droit, bien sûr, aux films à galipettes mais à St. Vincent de Paul, le Curé d’Ars, Le Journal d’un curé de campagne et, celui qui nous faisait bander, Il est minuit Dr. Schweitzer, à cause de la belle infirmière. A croire que nos missionnaires pratiquaient l’œcuménisme avant l’heure pour avoir la hardiesse de nous démontrer le dévouement d’un pasteur protestant, médecin alsacien, en train de soigner les corps des Angolais avant de se préoccuper de leurs âmes !
Avec les diapos, on visitait toutes les missions d’Afrique, de Madagascar et même celles de l’Indochine. Selon le bon vouloir des Pères, les aventures de Tintin et Milou complétaient parfois ce tour du monde en noir et blanc !
Nos profs, des missionnaires en congé sabbatique, alternaient leur présence en France avec leur séjour en mission sur le terrain brûlant des colonies. Ils étaient doués d’une habileté de jésuites et, d’ailleurs, j’en soupçonnais plus d’un d’avoir fait partie de la célèbre Compagnie de Jésus. Ils avaient l’art et la manière de nous convaincre et de nous vendre l’exotisme à la manière d’une agence de voyage.
En fins psychologues, les Pères pressentaient déjà ceux d’entre-nous chez qui le bourrage de crâne avait annihilé toute capacité de résistance.
J’étais croyant et je sentais en moi une force intérieure - la vocation - s’accompagnant du désir d’aller convertir les païens, en leur enseignant les Evangiles, surtout celui de Saint Jean, mon préféré. Il m’importait peu de devoir suivre le cursus obligatoire, (séminaire, Fac de Théologie, prononciation des vœux) pour être enfin digne de servir le Seigneur, d’être, à mon tour, un évangéliste, de couper ma cape en deux pour donner chaud à celui qui avait froid. Je me remémorais les paroles et les miracles de Jésus: le Sermon sur la montagne, la Multiplication des pains, la Pêche miraculeuse, les Noces de Cana, la Manne céleste. Aux croyants, tous biens matériels leurs étaient donnés de surcroît.
C’était magique, magique comme le catéchisme de mon enfance, illustré en couleurs, qui représentait Dieu le Père émergeant d’un nuage gris, les bras étendus, protégeant la terre et les hommes. Magique comme le prophète Moïse, sur le Mont Sinaï, qui détruisit le veau d’or pour recevoir de Dieu les Tables de la Loi, les Dix Commandements de l’Ancien Testament. Magique comme Jean-Baptiste, le prédicateur, qui purifiait ses adeptes en les immergeant dans les eaux du Jourdain. Même la crucifixion de Jésus, au Mont des Oliviers, me semblait magique, surnaturelle, puisque le Seigneur allait ressusciter d’entre les morts, deux jours plus tard, le jour de Pâques !
Toutes ces images, tous ces récits fantastiques ont bercé mon enfance, m’ont fait rêver comme un conte de fées, ont forgé ma foi, ma vocation.
Je n’étais pas le seul dans cet état d’esprit. Les papables s’étaient repérés les uns les autres sans se préoccuper de savoir s’ils faisaient partie du lot des pressentis. Nous formions une sorte de coterie, nous retrouvant toujours ensemble pour suivre frère Jean-Marie, le pion breton, lors des promenades sur la colline de Château-Chalon ou pour pérorer sous le grand chêne du préau que nous avions baptisé “L’arbre aux palabres”, l’exotisme en moins.
Il y avait Bernard, l’intello, le matheux, le premier de la classe qui nous laissait loin derrière lui à chaque bulletin de notes trimestriel. Pas étonnant qu’il fût brillant, il avait de qui tenir: son père, Raymond, était Inspecteur d’Académie et sa mère, Louise, professait la littérature au lycée d’Aix-en Provence. Nous étions surpris qu’un Provençal, en parlant avec “l’accent” du Midi, soit un être tout entier de rigueur et de sagesse. Comme quoi le soleil ne lui était pas tombé sur la tête car, pour nous, les Nordiques..., la Provence, Marseille, nous faisaient penser aux pitreries de Fernandel ou aux aventures de Tartarin de Tarascon ! D’ailleurs, pour le faire tiquer, nous prenions un malin plaisir à l’appeler “Daudet” ou “Don Camillo”, ce qui le mettait en colère, mais une colère qu’il savait contenue !
Maurice, notre conscience, de deux classes en avance sur nous, était un Jurassien pacifiste, sans doute parce que son père était marchand de pétards à Champagnole. Il était le seul à se sentir vraiment à l’aise, comme chez lui, puisqu’il n’avait traversé qu’une campagne vallonnée pour rejoindre l’internat. C’était un peu notre nounou, à qui nous pouvions confier nos chagrins et montrer nos petits bobos. L’arbitre impartial qui calmait le jeu lors de conflits entre camarades.
Un étranger, Guy, un petit Suisse montagnard, faisait partie de la coterie. Nous l’avions surnommé “le chineur” car il piquait nos fromages à tartiner (le mal du pays, ça se soigne). Il parlait avec la lenteur d’un escargot mais réagissait à la vitesse de l’éclair lorsque nous nous amusions à lancer des piques à cet immigré ! Elevé derrière le cul des vaches, il était fier de son terroir, mais s’était vite assimilé à notre bande de pseudo-citadins.
Alain, le Parisien, le beau ténébreux, complétait cet “aréopage” hétéroclite. Il avait hérité du surnom de “Grand Meaulnes” parce qu’il bouquinait un livre par jour, même la nuit, sous le duvet, à la lumière d’une pile Wonder. Dès qu’il avait été en âge de lire, sinon de comprendre, il avait pioché dans la bibliothèque de son père, journaliste au Figaro et écrivain à ses heures. De quoi nous snober en tant que Parisien et nous donner des complexes par sa culture générale.
Parfois des camarades de classe, que l’on appelait “les intermittents”, se joignaient à nous et ramenaient leur grain de sel comme un cheveu sur la soupe !
Au début, nous nous étions questionnés les uns, les autres, sur les raisons de notre séjour chez les missionnaires. Alors que nous venions d’horizons différents, nos motivations se rejoignaient néanmoins sur l’essentiel, à savoir devenir prêtres pour, ensuite, partir en mission. Nous avions abordé le sujet du célibat des prêtres, avec les vœux de chasteté que nous serions appelés à prononcer le moment venu et à respecter tout au long de notre existence.
A notre âge, le problème de l’amour, de la sexualité, ne s’était pas encore posé de manière tangible. Nous avions bien une petite idée sur la chose..., ne serait-ce qu’en observant nos aînés ou en ressentant déjà quelques manifestions d’ordre physique ! A l’époque, l’éducation sexuelle n’avait pas encore franchi les portes de la maison, de l’école et, encore moins, celles d’un internat catholique. C’était un sujet tabou parmi tous les tabous, que personne n’abordait.
Maurice nous expliqua tout simplement que nous ne serions ni les premiers, ni les derniers à vivre l’abstinence sexuelle. Les moines, les pères, les sœurs que nous avions rencontrés, n’étaient-ils pas heureux, sereins, comme habités par un rayonnement intérieur à nul autre pareil ? Consacrer sa vie à Dieu se situait à un tel niveau métaphysique, à une telle élévation de l’âme et de l’esprit que nous ne serions pas tourneboulés par la question de la chasteté.
Partir, quitter cette Europe frileuse, le soleil pâlot, le crachin des grandes cités, qui n’y avait songé au moins une ou deux fois dans son existence ? Pour la coterie, le départ en Afrique, c’était le sujet de conversation préféré. A se demander si notre décision de devenir missionnaires n’était pas un moyen pour se retrouver un jour de l’autre côté de la méditerranée ! Cela s’appelle prendre le chemin des écoliers...
Alain nous faisait déjà fantasmer.
- Je monte dans le PLM (Paris-Lyon-Marseille), je sillonne les trois-quarts de la France, je rejoins la Gare St. Charles à Marseille, je descends la Canebière pour rejoindre le Vieux Port, les quais de la Joliette et j’embarque sur un paquebot de la Cie Générale Transatlantique. Une fois en mer, je dis bonjour en passant à Edmond Dantès au Château d’Yf et je fais un signe de croix à la Bonne Mère.
- Si je te suis bien, tu es déjà arrivé avant d’être parti !
- N’oublie pas que depuis l’avènement des colonies au 19ème siècle, l’Afrique française, anglaise ou belge a la cote. Elle a fait rêver des milliers de gens et les fait toujours gamberger. Mais moi, je partirai.
- D’accord, mais ce n’est pas demain la veille avec toutes les années d’internat, de séminaire et de Fac que tu dois te coltiner.
- Attends, attends, je n’ai pas encore dit mon dernier mot à ce sujet.
- Ok Alain, on en reparlera.
Nous ignorions que trente à quarante ans plus tard, grâce aux cinq semaines, aux trente-cinq heures, aux ponts de Pâques, de la Trinité et de tous les saints du calendrier, on irait au Club Med de Casamance ou d’Agadir comme on prend le train pour la province. Mis bout à bout, tous ces ponts font la nique à Tancarville. Les voyages à l’autre bout de la planète, c’est, aujourd’hui, d’une banalité déconcertante, à la portée de la populace d’en bas. Trouvez-moi un péquenot de la France profonde qui n’ait pas posé ses charentaises au Sénégal ou en Côte-d’Ivoire et je vous refile un ticket de loterie gagnant. Ils bichonnent leur 4x4, leur collent des autocollants LEGRAND, décrochent leurs bétaillères et s’en vont faire des sauts de puce sur les montagnes russes du Sahara.
Maurice, nous donna un magistral cours d’histoire, car nous les jeunots, nous en étions encore, selon le programme de l’Education nationale, aux fornications de Cléopâtre et de César, quelque part dans la basse Egypte, entre Alexandrie (tiens, ça m’interpelle...) et le Caire.
- Autrefois, dit-il, on n’allait pas aux colonies pour la bronzette et le ti-punch sous les cocotiers, mais pour coloniser, dominer, asservir, piller l’or et le diamant et faire trimer des sous-hommes, des Mau-mau, des Zoulous et même des Arabes. C’était une expédition qui se préparait de longs mois à l’avance dans l’effervescence d’un changement radical de vie.
Nos concitoyens se faisaient nommer dans l’Administration coloniale ou embrassaient la carrière militaire. Avec tous les avantages des expatriés, bungalows, boys, nounous, chauffeurs et moustiquaires, vacances en métropole une fois l’an, à la Bourboule ou à Evian, dans les Alpes pour le bon air, à Vichy pour le foie et le reste.
- Maurice, toi qui connais tout ça, tu sais bien que pour faire fonctionner les colonies à la manière de la France, il fallait aussi des artisans, des commerçants, des paysans, des docteurs ?
- Bien sûr, Alex, tout ne s’est pas fait en un jour. Pour ne citer que l’Afrique, la France avait installé des comptoirs marchands, au 17ème et 18ème siècle, sur la route des Indes, celle des épices, au Sénégal, à Madagascar, à la Réunion, à Maurice. Dans ces régions, la France avait déjà posé ses grands pieds. Mais les autochtones ne nous avaient pas attendus pour faire fonctionner leur économie locale. Les souks, ça existait bien avant nous. Bien sûr que des milliers de Français, d’Italiens, d’Espagnols, de Maltais de toute condition et de toute profession se sont rués vers ces nouveaux Eldorados. En Afrique du Nord, on les appelait “les pieds noirs”.
La première des colonisations indignes de ce nom, c’est la prise d’Alger en 1830 par la Grande muette, celle qui fait parler la poudre, suivie d’une guerre contre Abd-el-Kader durant quinze ans pour asservir l’Algérie tout entière jusqu’à Tamanrasset.
Bernard nous colporta une information que nous ignorions mais qui nous concernait directement : “La Société des Missionnaires d’Afrique, les Pères Blancs, à été fondée à Alger en 1868.” Et il ajouta :
- C’est en partie grâce aux nombreuses congrégations de missionnaires, présente dans les colonies, que la vie des peuples colonisés a été adoucie. Nous sommes là pour reprendre la relève dans quelques années !
- Tu as raison, lui répondis-je, il fallait bien donner le change aux colons, ces grands propriétaires terriens qui se sont installés pour le franc symbolique sur des superficies immenses où ils ont fait fructifier leurs comptes en banque, les agrumes, la vigne et les céréales qu’ils envoyaient au continent par bateau entier. La main-d’œuvre locale était corvéable à merci et payée au lance-pierre.
Et Maurice, de continuer :
- D’autres territoires, qui n’étaient pas encore des pays, sont tombés comme des mouches, sans qu’on ait tiré un coup de fusil. Il y eut des annexions comme la Nouvelle-Calédonie, des protectorats pour la Tunisie et le Maroc. Regardez la carte d’Afrique, dans sa partie supérieure, d’ouest en est: ces lignes toutes droites, les frontières, ont été tracées avec une règle d’écolier, sans tenir compte des tribus et des ethnies. A part la Chine et le Japon, il n’y a quasiment aucun pays du tiers ou du quart monde, auquel s’ajoute l’Amérique du Nord et du Sud, qui n’ait été envahi par les Européens.
Guy, le petit Suisse qui ne connaissait pas grand-chose de l’histoire de France et encore moins des colonies puisque son pays était resté cloîtré dans ses montagnes, voulait en savoir plus sur la jungle impénétrable et les aventuriers de tout poil qui écumaient ces territoires vierges.
- Alain, depuis ton embarquement virtuel à Marseille, tu as déjà dû rejoindre les côtes d’Afrique noire ! Ne remontes-tu pas maintenant le fleuve Congo à bord d’une pirogue ?
- Ne plaisantez pas, les gars. Je peux vous dire que pour les baroudeurs, les chercheurs de tout et de presque rien, les orpailleurs de la course aux pépites, c’était l’Aventure avec un grand A, mille occasions d’avoir la boule à zéro dans la forêt extra vierge bourrée de serpents à sornettes et le bol de se trouver pif contre pif avec le roi de la jungle le bigleux. Mais le top des tops, le must des musts, le rubis sur la galette de manioc, moyennant une topette de whisky de contrebande au pisteur, c’était l’invitation au célèbre tournoi de pétanque africaine -ça se joue avec des noix de coco- organisé en pleine brousse par la