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Les livres de Fred Oberson et autres balivernes...

Le texte intégral de "Je crois en Dieu, moi non plus..."

est publié sur mon blog, bonne lecture!

Je crois en Dieu, moi non plus... Fred Oberson, Editions L'Harmattan, janvier 2006

Le texte intégral du livre est publié sur mon blog...

Je vous souhaite bonne lecture et j'attends vos commentaires

Fred Oberson


Chapitre I

De jour en jour, j'ai publié 43 épisodes du livre:

"Je crois en Dieu, moi non plus..."

Pour vous faciliter la lecture, voici la publication intégrale

Je crois en Dieu, moi non plus…

Fred Oberson,

Editions L’Harmattan, 2006

www.editions-harmattan.fr

Le bruit court que c’est Dieu le père qui décréta “que la lumière soit, et la lumière fut”... Pour moi, je dirais plutôt : Lascaux, Paolo Ucello, Pierre della Francesca, Poussin, Cézanne et la suite... - à voir -

Henri Cartier-Bresson

13 mars 2003

Chapitre I

Quelle idée farfelue a traversé l’esprit de Philippe LEGRAND mon père, de me baptiser, moi, son premier fils: “Alexandre”, et précisons, pour être conforme à l’état civil “Alexandre-Philippe”. Passe encore pour Harry COVER ou CUCHE Armand, deux potes que j’avais fréquentés à l’âge ingrat, et qui, comme, moi, ci-devant “Alexandre LEGRAND, avaient subi les plaisanteries de nos camarades et de nos copines respectifs. Mais mes copains n’avaient pas eu à supporter la notoriété de ce célèbre roi de Macédoine, maître de la Grèce et de l’Empire perse.

Mon père avait dû péter les plombs le jour de ma naissance, faire la java avec les copains pour fêter l’heureux événement et s’en aller, encore tout groggy, me déclarer à la mairie. Toujours est-il que ma mère n’apprécia pas ce diktat de plaisantin, elle qui souhaitait d’ailleurs mettre bas une petite Legrand et non pas un garçon. Une fille, c’est menu, c’est plus facile à passer en première couche !

Ironie du sort, moi, le grand Alexandre étais né tout petit, chétif, sans un poil sous le képi, presque un crevoton qu’on faillit élever dans une couveuse comme les poussins. Il fallut d’ailleurs attendre plusieurs allaitements pour découvrir que mon système pileux était couleur des blés.

Relevée de ses couches, ma mère décida sans l’avis de Philippe, son mari, de raccourcir le prénom de son nabot et m’appela Alex. Ouf !

Plus tard, j’ai cogité, j’ai cherché à savoir si ce n’était pas par un calcul subtil que mon père m’avait appelé Alexandre.

Je n’ai jamais eu de certitudes formelles mais des indices sérieux m’en donnent quasiment l’intime conviction. Par exemple, le Grand Alexandre avait succédé à son père le Roi Philippe II de Macédoine...

Troublant !

Et Alexandre Legrand serait ainsi le successeur de Philippe Legrand. Élémentaire, mon cher docteur Watson !

Philippe II avait conquis la Thrace au 4ème siècle avant J.C., Philippe Legrand voulait-il donc laisser des traces par l’intermédiaire de sa progéniture ?

Astuce ? Coïncidence ? Préméditation ? Etant donné ce qui va suivre, je penche sérieusement pour la préméditation, les vapeurs d’alcool n’ayant sans doute pas totalement embué son cerveau le jour de mon éclosion.

C’est très fort en chocolat...Léchez-vous les babines !

Les établissements LEGRAND faisaient dans la conserve de fruits et légumes et, la spécialité de la maison, le produit phare, la vache à lait du chiffre d’affaires, c’était la macédoine ! Inimaginable tout ce qu’on peut fourrer dans ces boîtes en fer blanc ! Tout ce qui n’est pas bon pour l’étal, quand c’est trop mûr, ou quand les producteurs sont exsangues, toute la merde décrite par Jean-Pierre Coffe vous est enfournée par camions entiers dans les autocuiseurs.

Le Grand Alexandre avait régné sur la Macédoine et le rejeton de Philippe régnerait à sa majorité sur les rayons des supermarchés avec la macédoine LEGRAND, celle qui vous donne de la pêche, du jus, du piment !

En piochant dans le syllabaire de mon enfance, ce vieux livre en carton écorné avec des dessins, des a, des l, des p et encore des A, des L et des P bien plus gros que les petits, j’ai découvert le mot PAL, et PAL correspondait exactement à l’abréviation de Philippe Alexandre Legrand. C’était le surnom usuel de mon père. Il m’avait donc chipé l’un de mes prénoms et pour compenser cet emprunt, il avait ajouté son propre prénom. Du troc de bougnat. PAL ne savait pas encore que quelques années plus tard, il remplirait ses boîtes en fer blanc de “Karibou-Ronron”, la pâtée pour chiens concurrente de PAL, pour le bonheur des actionnaires toujours prêts à tendre la patte comme des toutous pour toucher leur sucre annuel.

En voilà bien assez pour situer les deux bonshommes, je ne vais quand même pas vous foutre la nausée, vous faire gerber D’ici à ce qu’on accuse la macédoine !

Pour mes cinq ans, je reçus un cadeau inattendu... une petite sœur toute rouge comme une pivoine. Ce petit bout de viande criait, rageait, pleurait comme si on l’avait battu jusqu’au sang. Pour justifier son état sanguinolent de nouveau-né, à peine sortie du ventre de sa mère, mon père me dit qu’on l’avait trouvée dans les orties. Piquante..., elle l’était comme un hérisson ! Si bien que je préférais jouer avec mon gros lapin en peluche ou mon cheval de bois à bascule. Lui, il était docile; enfermé dans son parc comme la petite peste, il n’avait jamais sauté la barrière pour ruer dans mes tibias !

PAL, ayant de la suite dans ses idées fumeuses, baptisa en grande pompe cette petite chose rouge du prénom de Pomme. Pomme, comme la fameuse purée de pommes célébrée, aux quatre coins du canton par des affiches montrant, grandeur nature, un bambin déguisé en clown, plongeant sa menotte dans une grosse boîte en fer blanc, étiquetée en lettres majuscules “POMMES LEGRAND”

Grâce à la détermination de ma mère, je l’avais échappé belle. Mon père avait pourtant tout essayé, mis les bouchées doubles, pour que le gamin, sur l’affiche en technicolor ce soit moi, son “petit” Alexandre. J’aurais ainsi rejoint le miteux du lait en poudre Guigoz qui doit bien être centenaire aujourd’hui !

La rougeole, les oreillons, les petits et les gros bobos, tout ça ne fut que pipi de chat. Par contre, la Pomme, quelle chipie. Dès ses premiers pas, ce fut la corrida. C’était une tempétueuse, une griffeuse, une emmerdeuse de première. Et mon père lui donnait toujours raison, quoi qu’il arrivât et proférait des menaces du genre:

- Arrête de chicaner ta petite sœur ou je te fous une trempe.

Et j’en ai reçu des brimades et des fessées. En cachette, j’ai quand même réussi à me venger, à lui pincer ses joues rouges, à lui tordre les oreilles, et à la faire chialer plus souvent qu’à mon tour.

C’est ainsi que Maman prit progressivement mon parti. Elle me défendait, elle me protégeait contre ce père autoritaire qui n’avait d’yeux que pour sa Pomme.

Nous étions complices; Maman était tendre, douce, trop douce, trop aimante pour le jeune garçon que j’étais. Cela me dérangeait souvent, et développait en moi une sensiblerie qui me faisait rougir comme les filles et avoir la larme à l’œil pour un oui ou pour un non.

Des filles, j’en avais la voix, une voix cristalline de soprano, qui, si j’étais né un siècle plus tôt, n’aurait pas manqué de me faire subir le sort des castrats !

La qualité de mon organe... n’avait pas échappé à l’attention de l’instit, Monsieur CLAVIER, qui n’était pas pédophile, mais organiste et directeur de la chorale d’enfants de l’église Saint-Maurice où j’étais enfant de chœur. A l’école, aux leçons de solfège, j’avais le privilège de donner le “la” à mes camarades et de sauter la récréation, retenu par l’instit pour une leçon particulière ! J’ai donc bouffé des gammes, des do, des ré, des mi, des fa, et j’en passe, à la place des tartines au cho co la !

Enrôlé comme soliste dans le Chœur de Saint-Maurice, j’observais, d’en haut, tout à côté de l’orgue, mes copains restés simples “Servants de Messe” dans le chœur de l’église. J’en ai poussé à tue-tête des “Kyrie”, des “Gloria”, à faire cliqueter le cristal des pendeloques, au lieu de branler le goupillon et l’encensoir. Quelle promotion! PAL n’était pas peu fier de son rejeton. Il ne manquait aucune Messe chantée, alors qu’auparavant, c’est juste s’il daignait faire ses Pâques et assister à la Messe de Minuit. Pour le remercier de sa générosité, le Comité du Chœur l’élut membre donateur.

Ma nomination au Chœur de Saint-Maurice me dispensait dorénavant de servir les Messes et, en particulier, “les matinales”, en semaine, à l’heure du laitier. Ces matins-là, je devais sauter le petit déjeuner à pieds joints pour rejoindre de suite l’école primaire à sept heures trente. Il était hors de question qu’un enfant de chœur échappe au sacrement de l’Eucharistie en prétextant qu’il n’avait pas le ventre vide ! La Messe dite, je dévalisais la réserve des hosties, surtout les grosses, celles destinées au curé pour l’Elévation. Cet en-cas frugal s’accommodait fort bien d’un gorgeon de vin de messe et la barre de chocolat noir que Maman avait glissée dans mon cartable !

L’apothéose fut la soirée annuelle que le Chœur donna à la salle paroissiale pour les bonnes œuvres du Curé qui, peut de temps après, changea sa vieille Juvaquatre contre une Deux-chevaux gris souris du plus bel éclat. Nous avions répétés tout l’hiver des chants folkloriques, des sérénades sentimentales (Ah, Madeleine, pourquoi donc as-tu pleurée...) où je donnais la réplique à la fille du boucher qui se prénommait Danielle, sans doute pas tout à fait par hasard... Dans la boutique de son père, Monsieur Porchet, étaient suspendus de gros jambons “San Daniel” qu’il débitait en fines tranches à l’aide d’une sorte de baïonnette !

A l’entracte, nous passions entre les rangs des paroissiens pour leur vendre des billets de tombola qui s’arrachaient comme des petits pains. On me félicitait, on m’embrassait à me faire rougir comme la Pomme !

A la fin du concert, Monsieur CLAVIER annonça, avec un peu de regret dans la voix, que le petit soprano quitterait l’école primaire au printemps pour s’en aller poursuivre ses études, à l’automne, comme interne au petit séminaire de Voiteur. Les gens applaudirent à tout rompre, si bien qu’il m’a fallut chanter à nouveau “La Madeleine” avec la Danielle.


Chapitre II

Chapitre II

Maman m’avait préparé un trousseau: des linges, des serviettes, des caleçons, des chemises et des culottes sur lesquels elle avait brodé patiemment mes initiales “AL”.

Le jour du départ, à la fin septembre, PAL nous emmena, Maman et moi, à la gare. Il nous aida à porter les deux grosses valises le long du quai, puis à les hisser dans le wagon d’un train tellement long qu’on ne voyait ni la tête, ni la queue. C’était la première fois que je quittais ma famille et la petite ville de Sens pour aller vivre au loin dans une région, le Jura, que je ne connaissais pas. J’étais ému comme mon père en l’embrassant, en lui faisant des signes d’adieu alors que le chef de gare sifflait le départ de ce long serpent vert. La présence de Maman me réconfortait et j’étais fier de partir comme un grand. Il nous fallut changer de train deux fois pour embarquer ensuite, à Mouchard, dans une Micheline rouge, bondée de gamins de mon âge et d’autres plus âgés qui rejoignaient également l’internat. Cette machine pétaradante sillonna la campagne pour nous déposer dans le village de Voiteur, proche de Lons-le-Saunier. De là, un autocar nous emmena aux abords d’un château entouré de hauts murs. Devant cette construction aux apparences mystérieuses, je me mis à fantasmer à l’idée de jouer les héros des romans de la collection “Signes de piste”, l’équivalent pour les garçons de la bibliothèque rose des filles.

En fait, bien loin d’un cadre de romans d’aventures, l’internat chez les missionnaires allait m’aguerrir. Lever six heures, puis messe, étude, petit déjeuner, silence et c’était parti pour une journée d’enfer, que dis-je un trimestre entier sans retour au bercail. A douze ans, loin de maman, du cadre familial, ce n’était pas tous les jours la fête ! Sans oublier les moqueries de mes “cons de disciples” qui s’abattaient sur moi comme un orage au mois d’août, du genre: le petit Legrand, haut comme trois pommes, le légume miniature, le petit cornichon qui dort avec ses copains dans une boîte de sardines et joue au football sur une table de ping-pong ! Du coup, j’étais devenu le leader des petits, le porte-drapeau des souffre-douleur, rôle que j’avais déjà tenu à l’Ecole primaire car les “grands” ont toujours eu un malin plaisir à s’acharner sur les petits. Le seul moyen de les moucher ces gros corniauds, de planquer mes complexes au rancart, c’était d’être le meilleur en classe, ce à quoi je m’appliquais chaque jour.

Entre nous, je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même car c’est tout seul que j’avais pris la décision de préparer mon bac en internat chez les curés à l’autre bout du pays.

PAL était devenu furax à l’idée que son fils allait entreprendre des études classiques. A son avis, l’héritier pressenti d’une conserverie doit suivre la filière normale, la technologie de la mise en boîte et les études de commerce pour ouvrir de nouveaux marchés à l’exportation, dans les futures ex-colonies, en Afrique, aux Indes abandonnées en 1947 par les sujets de sa gracieuse majesté britannique. Ma décision irrévocable mit fin à cette litanie de Legrand senior.

Avec le recul, il me fallut bien admettre que Philippe Legrand, mon père, ce sacré petit chef d’entreprise paternaliste, avait pressenti, une décennie avant les autres, le grand chambardement de la décolonisation. C’est l’occasion de me montrer, pour une fois, fairplay avec lui.

Coïncidence. Ce fut à cause de l’Afrique que je m’étais retrouvé chez les curés, au petit séminaire. A cause d’un Père blanc de retour de chez les Noirs. A l’époque, les paroisses de chez nous avaient la coutume de recevoir ces missionnaires d’Afrique noire à Pâques ou à la Noël pour leur demander de confesser les bigots de leurs péchés inavouables. Ils prêchaient l’Evangile colonial et quêtaient pour les petits nègres de la crèche, qui eux, au moins, disaient merci en hochant la tête à chaque petite pièce glissée dans la tirelire. Et, comble de malice, en sensibilisant ainsi les minots, ces missionnaires les attiraient dans leurs collèges, les conditionnaient à longueur d’années pour les basculer, ni une ni deux, au grand séminaire et les enrober de noir ou de blanc en Fac de Théologie.

C’était la loi des statistiques: plus on en captait au départ de ces boutonneux, plus on avait de chances d’assurer la relève des Pères blancs, ces grands échassiers qui s’en retournaient le jabot plein, saison après saison, de l’autre côté de la Grande Bleue.

Avais-je succombé au sermon altruiste de ce “père” qui ne ressemblait en rien au mien ? Était-ce cette extrême sensibilité distillée à dose homéopathique par Maman ou l’amour infini que j’éprouvais pour Jésus-Christ ? Toujours est-il que j’étais tombé dans la trappe du Père blanc comme un bleu. A cet âge-là, on ignore la valse hésitation, on ne pèse pas le pour et le contre. J’avais décidé, tout seul, de couper le cordon ombilical pour la deuxième fois !

Je devais une fière chandelle à Maman, ma complice, qui lutta, bec et ongles contre PAL, pour que son petit Alex puisse réaliser son souhait. J’avais réconforté mon père en lui disant que peut-être, un jour, je vendrais l’Evangile dans le continent noir à la place des boîtes de conserves, la nourriture spirituelle en lieu et place de l’alimentaire. Ce n’était qu’une question de conditionnement et de marketing !


Chapitre III

Chapitre III

A l’internat, les mois et les trimestres s’enfilaient à la queue leu leu sans que je m’en aperçoive, tellement le rythme était pris. Insensiblement, je devenais de moins en moins ignare des choses de la vie, de la religion, de la géographie, de l’histoire ancienne et même des affaires politiques de la quatrième République. Les curés n’étaient pas bavards sur l’actualité. Pas de journaux, pas de radios; nous vivions en vase clos, mis à part quelques rumeurs colportées à la récréation par les grands. Tout juste avions-nous appris que la Grande muette avait pris une sacrée raclée lors de la chute de Diên Biên Phu en mai 1954. La France perdait l’Indochine, la première colonie d’une longue série à venir ! Les Pères blancs se faisaient un souci d’enfer pour leur mission située dans le Viêt-Nam Sud. Tôt ou tard, elle passerait sous le joug des Viêts et, par déduction, l’éventualité que j’aille un jour semer la bonne parole chez les yeux bridés s’estompait.

Les dimanches de pluie, nous avions droit à la séance diapos et parfois au cinéma. Un gros bonhomme, doté d’un tarin cramoisi, extrayait un énorme projecteur 35mm d’une fourgonnette Peugeot 402 et l’installait dans le réfectoire. Avec le cinéma, on n’avait pas droit, bien sûr, aux films à galipettes mais à St. Vincent de Paul, le Curé d’Ars, Le Journal d’un curé de campagne et, celui qui nous faisait bander, Il est minuit Dr. Schweitzer, à cause de la belle infirmière. A croire que nos missionnaires pratiquaient l’œcuménisme avant l’heure pour avoir la hardiesse de nous démontrer le dévouement d’un pasteur protestant, médecin alsacien, en train de soigner les corps des Angolais avant de se préoccuper de leurs âmes !

Avec les diapos, on visitait toutes les missions d’Afrique, de Madagascar et même celles de l’Indochine. Selon le bon vouloir des Pères, les aventures de Tintin et Milou complétaient parfois ce tour du monde en noir et blanc !

Nos profs, des missionnaires en congé sabbatique, alternaient leur présence en France avec leur séjour en mission sur le terrain brûlant des colonies. Ils étaient doués d’une habileté de jésuites et, d’ailleurs, j’en soupçonnais plus d’un d’avoir fait partie de la célèbre Compagnie de Jésus. Ils avaient l’art et la manière de nous convaincre et de nous vendre l’exotisme à la manière d’une agence de voyage.

En fins psychologues, les Pères pressentaient déjà ceux d’entre-nous chez qui le bourrage de crâne avait annihilé toute capacité de résistance.

J’étais croyant et je sentais en moi une force intérieure - la vocation - s’accompagnant du désir d’aller convertir les païens, en leur enseignant les Evangiles, surtout celui de Saint Jean, mon préféré. Il m’importait peu de devoir suivre le cursus obligatoire, (séminaire, Fac de Théologie, prononciation des vœux) pour être enfin digne de servir le Seigneur, d’être, à mon tour, un évangéliste, de couper ma cape en deux pour donner chaud à celui qui avait froid. Je me remémorais les paroles et les miracles de Jésus: le Sermon sur la montagne, la Multiplication des pains, la Pêche miraculeuse, les Noces de Cana, la Manne céleste. Aux croyants, tous biens matériels leurs étaient donnés de surcroît.

C’était magique, magique comme le catéchisme de mon enfance, illustré en couleurs, qui représentait Dieu le Père émergeant d’un nuage gris, les bras étendus, protégeant la terre et les hommes. Magique comme le prophète Moïse, sur le Mont Sinaï, qui détruisit le veau d’or pour recevoir de Dieu les Tables de la Loi, les Dix Commandements de l’Ancien Testament. Magique comme Jean-Baptiste, le prédicateur, qui purifiait ses adeptes en les immergeant dans les eaux du Jourdain. Même la crucifixion de Jésus, au Mont des Oliviers, me semblait magique, surnaturelle, puisque le Seigneur allait ressusciter d’entre les morts, deux jours plus tard, le jour de Pâques !

Toutes ces images, tous ces récits fantastiques ont bercé mon enfance, m’ont fait rêver comme un conte de fées, ont forgé ma foi, ma vocation.

Je n’étais pas le seul dans cet état d’esprit. Les papables s’étaient repérés les uns les autres sans se préoccuper de savoir s’ils faisaient partie du lot des pressentis. Nous formions une sorte de coterie, nous retrouvant toujours ensemble pour suivre frère Jean-Marie, le pion breton, lors des promenades sur la colline de Château-Chalon ou pour pérorer sous le grand chêne du préau que nous avions baptisé “L’arbre aux palabres”, l’exotisme en moins.

Il y avait Bernard, l’intello, le matheux, le premier de la classe qui nous laissait loin derrière lui à chaque bulletin de notes trimestriel. Pas étonnant qu’il fût brillant, il avait de qui tenir: son père, Raymond, était Inspecteur d’Académie et sa mère, Louise, professait la littérature au lycée d’Aix-en Provence. Nous étions surpris qu’un Provençal, en parlant avec “l’accent” du Midi, soit un être tout entier de rigueur et de sagesse. Comme quoi le soleil ne lui était pas tombé sur la tête car, pour nous, les Nordiques..., la Provence, Marseille, nous faisaient penser aux pitreries de Fernandel ou aux aventures de Tartarin de Tarascon ! D’ailleurs, pour le faire tiquer, nous prenions un malin plaisir à l’appeler “Daudet” ou “Don Camillo”, ce qui le mettait en colère, mais une colère qu’il savait contenue !

Maurice, notre conscience, de deux classes en avance sur nous, était un Jurassien pacifiste, sans doute parce que son père était marchand de pétards à Champagnole. Il était le seul à se sentir vraiment à l’aise, comme chez lui, puisqu’il n’avait traversé qu’une campagne vallonnée pour rejoindre l’internat. C’était un peu notre nounou, à qui nous pouvions confier nos chagrins et montrer nos petits bobos. L’arbitre impartial qui calmait le jeu lors de conflits entre camarades.

Un étranger, Guy, un petit Suisse montagnard, faisait partie de la coterie. Nous l’avions surnommé “le chineur” car il piquait nos fromages à tartiner (le mal du pays, ça se soigne). Il parlait avec la lenteur d’un escargot mais réagissait à la vitesse de l’éclair lorsque nous nous amusions à lancer des piques à cet immigré ! Elevé derrière le cul des vaches, il était fier de son terroir, mais s’était vite assimilé à notre bande de pseudo-citadins.

Alain, le Parisien, le beau ténébreux, complétait cet “aréopage” hétéroclite. Il avait hérité du surnom de “Grand Meaulnes” parce qu’il bouquinait un livre par jour, même la nuit, sous le duvet, à la lumière d’une pile Wonder. Dès qu’il avait été en âge de lire, sinon de comprendre, il avait pioché dans la bibliothèque de son père, journaliste au Figaro et écrivain à ses heures. De quoi nous snober en tant que Parisien et nous donner des complexes par sa culture générale.

Parfois des camarades de classe, que l’on appelait “les intermittents”, se joignaient à nous et ramenaient leur grain de sel comme un cheveu sur la soupe !

Au début, nous nous étions questionnés les uns, les autres, sur les raisons de notre séjour chez les missionnaires. Alors que nous venions d’horizons différents, nos motivations se rejoignaient néanmoins sur l’essentiel, à savoir devenir prêtres pour, ensuite, partir en mission. Nous avions abordé le sujet du célibat des prêtres, avec les vœux de chasteté que nous serions appelés à prononcer le moment venu et à respecter tout au long de notre existence.

A notre âge, le problème de l’amour, de la sexualité, ne s’était pas encore posé de manière tangible. Nous avions bien une petite idée sur la chose..., ne serait-ce qu’en observant nos aînés ou en ressentant déjà quelques manifestions d’ordre physique ! A l’époque, l’éducation sexuelle n’avait pas encore franchi les portes de la maison, de l’école et, encore moins, celles d’un internat catholique. C’était un sujet tabou parmi tous les tabous, que personne n’abordait.

Maurice nous expliqua tout simplement que nous ne serions ni les premiers, ni les derniers à vivre l’abstinence sexuelle. Les moines, les pères, les sœurs que nous avions rencontrés, n’étaient-ils pas heureux, sereins, comme habités par un rayonnement intérieur à nul autre pareil ? Consacrer sa vie à Dieu se situait à un tel niveau métaphysique, à une telle élévation de l’âme et de l’esprit que nous ne serions pas tourneboulés par la question de la chasteté.

Partir, quitter cette Europe frileuse, le soleil pâlot, le crachin des grandes cités, qui n’y avait songé au moins une ou deux fois dans son existence ? Pour la coterie, le départ en Afrique, c’était le sujet de conversation préféré. A se demander si notre décision de devenir missionnaires n’était pas un moyen pour se retrouver un jour de l’autre côté de la méditerranée ! Cela s’appelle prendre le chemin des écoliers...

Alain nous faisait déjà fantasmer.

- Je monte dans le PLM (Paris-Lyon-Marseille), je sillonne les trois-quarts de la France, je rejoins la Gare St. Charles à Marseille, je descends la Canebière pour rejoindre le Vieux Port, les quais de la Joliette et j’embarque sur un paquebot de la Cie Générale Transatlantique. Une fois en mer, je dis bonjour en passant à Edmond Dantès au Château d’Yf et je fais un signe de croix à la Bonne Mère.

- Si je te suis bien, tu es déjà arrivé avant d’être parti !

- N’oublie pas que depuis l’avènement des colonies au 19ème siècle, l’Afrique française, anglaise ou belge a la cote. Elle a fait rêver des milliers de gens et les fait toujours gamberger. Mais moi, je partirai.

- D’accord, mais ce n’est pas demain la veille avec toutes les années d’internat, de séminaire et de Fac que tu dois te coltiner.

- Attends, attends, je n’ai pas encore dit mon dernier mot à ce sujet.

- Ok Alain, on en reparlera.

Nous ignorions que trente à quarante ans plus tard, grâce aux cinq semaines, aux trente-cinq heures, aux ponts de Pâques, de la Trinité et de tous les saints du calendrier, on irait au Club Med de Casamance ou d’Agadir comme on prend le train pour la province. Mis bout à bout, tous ces ponts font la nique à Tancarville. Les voyages à l’autre bout de la planète, c’est, aujourd’hui, d’une banalité déconcertante, à la portée de la populace d’en bas. Trouvez-moi un péquenot de la France profonde qui n’ait pas posé ses charentaises au Sénégal ou en Côte-d’Ivoire et je vous refile un ticket de loterie gagnant. Ils bichonnent leur 4x4, leur collent des autocollants LEGRAND, décrochent leurs bétaillères et s’en vont faire des sauts de puce sur les montagnes russes du Sahara.

Maurice, nous donna un magistral cours d’histoire, car nous les jeunots, nous en étions encore, selon le programme de l’Education nationale, aux fornications de Cléopâtre et de César, quelque part dans la basse Egypte, entre Alexandrie (tiens, ça m’interpelle...) et le Caire.

- Autrefois, dit-il, on n’allait pas aux colonies pour la bronzette et le ti-punch sous les cocotiers, mais pour coloniser, dominer, asservir, piller l’or et le diamant et faire trimer des sous-hommes, des Mau-mau, des Zoulous et même des Arabes. C’était une expédition qui se préparait de longs mois à l’avance dans l’effervescence d’un changement radical de vie.

Nos concitoyens se faisaient nommer dans l’Administration coloniale ou embrassaient la carrière militaire. Avec tous les avantages des expatriés, bungalows, boys, nounous, chauffeurs et moustiquaires, vacances en métropole une fois l’an, à la Bourboule ou à Evian, dans les Alpes pour le bon air, à Vichy pour le foie et le reste.

- Maurice, toi qui connais tout ça, tu sais bien que pour faire fonctionner les colonies à la manière de la France, il fallait aussi des artisans, des commerçants, des paysans, des docteurs ?

- Bien sûr, Alex, tout ne s’est pas fait en un jour. Pour ne citer que l’Afrique, la France avait installé des comptoirs marchands, au 17ème et 18ème siècle, sur la route des Indes, celle des épices, au Sénégal, à Madagascar, à la Réunion, à Maurice. Dans ces régions, la France avait déjà posé ses grands pieds. Mais les autochtones ne nous avaient pas attendus pour faire fonctionner leur économie locale. Les souks, ça existait bien avant nous. Bien sûr que des milliers de Français, d’Italiens, d’Espagnols, de Maltais de toute condition et de toute profession se sont rués vers ces nouveaux Eldorados. En Afrique du Nord, on les appelait “les pieds noirs”.

La première des colonisations indignes de ce nom, c’est la prise d’Alger en 1830 par la Grande muette, celle qui fait parler la poudre, suivie d’une guerre contre Abd-el-Kader durant quinze ans pour asservir l’Algérie tout entière jusqu’à Tamanrasset.

Bernard nous colporta une information que nous ignorions mais qui nous concernait directement : “La Société des Missionnaires d’Afrique, les Pères Blancs, à été fondée à Alger en 1868.” Et il ajouta :

- C’est en partie grâce aux nombreuses congrégations de missionnaires, présente dans les colonies, que la vie des peuples colonisés a été adoucie. Nous sommes là pour reprendre la relève dans quelques années !

- Tu as raison, lui répondis-je, il fallait bien donner le change aux colons, ces grands propriétaires terriens qui se sont installés pour le franc symbolique sur des superficies immenses où ils ont fait fructifier leurs comptes en banque, les agrumes, la vigne et les céréales qu’ils envoyaient au continent par bateau entier. La main-d’œuvre locale était corvéable à merci et payée au lance-pierre.

Et Maurice, de continuer :

- D’autres territoires, qui n’étaient pas encore des pays, sont tombés comme des mouches, sans qu’on ait tiré un coup de fusil. Il y eut des annexions comme la Nouvelle-Calédonie, des protectorats pour la Tunisie et le Maroc. Regardez la carte d’Afrique, dans sa partie supérieure, d’ouest en est: ces lignes toutes droites, les frontières, ont été tracées avec une règle d’écolier, sans tenir compte des tribus et des ethnies. A part la Chine et le Japon, il n’y a quasiment aucun pays du tiers ou du quart monde, auquel s’ajoute l’Amérique du Nord et du Sud, qui n’ait été envahi par les Européens.

Guy, le petit Suisse qui ne connaissait pas grand-chose de l’histoire de France et encore moins des colonies puisque son pays était resté cloîtré dans ses montagnes, voulait en savoir plus sur la jungle impénétrable et les aventuriers de tout poil qui écumaient ces territoires vierges.

- Alain, depuis ton embarquement virtuel à Marseille, tu as déjà dû rejoindre les côtes d’Afrique noire ! Ne remontes-tu pas maintenant le fleuve Congo à bord d’une pirogue ?

- Ne plaisantez pas, les gars. Je peux vous dire que pour les baroudeurs, les chercheurs de tout et de presque rien, les orpailleurs de la course aux pépites, c’était l’Aventure avec un grand A, mille occasions d’avoir la boule à zéro dans la forêt extra vierge bourrée de serpents à sornettes et le bol de se trouver pif contre pif avec le roi de la jungle le bigleux. Mais le top des tops, le must des musts, le rubis sur la galette de manioc, moyennant une topette de whisky de contrebande au pisteur, c’était l’invitation au célèbre tournoi de pétanque africaine -ça se joue avec des noix de coco- organisé en pleine brousse par la Dépêche de Yaoundé avec la célèbre star américaine Johnny Weissmuller, plus connu sous le nom de Tarzan. En option, moyennant supplément payé en monnaie de singe, quinine et potion magique, le Grand sorcier pouvait vous prescrire le grand frisson du palu, un sommeil nickel dans les bras de la mouche tsé-tsé et, en prime-bonux, une kyrielle de maladies honteusement colportées par les gamines pubères de la tribu des Matuvu.

Bernard le matheux avait rougi comme une fille qui a maculé son plastron. N’appréciant guère les divagations d’Alain, il lança:

- En tous cas, ne comptez pas sur moi pour justifier et défendre la mainmise de la France sur les trois-quarts du continent africain. Hélas, on ne peut refaire l’histoire, comme on ne peut difficilement imaginer que la colonisation française de n’ait pas eu lieu... car nos voisins, les Belges, les Anglais et les autres se seraient empressés de prendre notre place. Ce qui est pris n’est plus à prendre.

A mon tour, je tentai de mettre Maurice au pied du mur car on percevait dans ses propos une tendance à défendre la colonisation.

- N’oublie pas que les colons ont interrompu l’évolution naturelle des peuples et des ethnies de tout un continent. Ils ont fait leurs choux gras de leurs ressources naturelles.

- Mais Alex, nous leur avons apporté les moyens financiers et techniques pour les découvrir et les exploiter, rétorqua Maurice.

- Nous leur avons refilé nos maladies occidentales.

- Ne sais-tu pas, Alex, que nos dispensaires ont soigné, même si c’est au compte-gouttes, leurs maux endémiques ? Nous leur avons apporté notre savoir, nos écoles, une langue de communication à la place du tam-tam et, en échange, ils nous ont offert leurs rythmes, leurs danses, la frénésie de la fête, leurs filles et leurs fils d’ébène et, un peu partout dans l’hexagone des petits enfants mélangés avec leur café et notre lait.

- Crois-tu qu’ils sont heureux en France, les immigrés africains, à mille lieues de leur tribu, à subir les frimas de l’hiver et les quolibets de ceux qui les traitent de sales négro ? On leur refile des boulots de merde, le balayage, les poubelles, les trois-huit en usine et j’en passe. Eux qui adoraient la lune, le soleil et la pluie, nous leur avons apporté notre bon Dieu et notre catéchisme pour en faire des croyants, des abbés, des évêques, des cardinaux et, pourquoi pas, demain, un pape à Rome. Là, je crois que vous n’allez pas me contredire, on est tous d’accord sur le principe puisqu’on va sans doute y aller un jour.

Bernard l’intello s’enhardit à ouvrir sa lippe de cul pincé :

- Nous avons enrôlé leurs fils pour la guerre, en première ligne de chair à canon, les initiant au maniement des armes, à la technologie de la guerre, de la carrière militaire et de la guérilla. Nous leur avons appris à tuer des hommes avec des armes sophistiquées alors qu’ils ne connaissaient que la chasse, les sagaies et les flèches. En revanche, le coup de boumerang, on est en train de le prendre en pleine poire avec les événements d’Algérie.

Et de surenchérir :

- Comme nous, les Blancs, sommes de vicieux récidivistes, on leur vend des armes à tire-larigot pour qu’ils s’entretuent entre ethnies et, le génocide passé, on envoie nos mercenaires en guise de bonne conscience, pour mettre de l’ordre et de la chaux vive dans les charniers. On n’a rien trouvé de plus efficace, à part la lèpre et la tuberculose, pour limiter de manière drastique la démographie galopante qui sévit en Afrique.

Nous étions en juin, le temps de la révision et des exams annuels avant les grandes vacances jusqu’à la rentrée d’octobre. La bande des cinq, la coterie, n’avait plus le loisir de se réunir sous l’arbre aux palabres pour refaire le monde. Au fil du temps, nous nous étions mis quelque peu à l’écart des autres en suscitant d’ailleurs, chez certains de nos camarades, à la fois de l’envie, des critiques, voire de la jalousie à force de nous voir nous retrouver toujours ensemble.

Même les profs avaient dû parfois se demander si nous ne fomentions pas une révolte ? Chaque année, à cette époque, régnait une sorte d’atmosphère mélancolique à l’idée de devoir se séparer durant trois mois. Mais la perspective des vacances, des retrouvailles avec la famille, les copains de village ou de quartier reprenait vite le dessus.

Comme de bien entendu, Bernard rafla les meilleures notes dans toutes les disciplines, sauf deux. Alain le lettreux décrocha la palme d’or en littérature française, ce qui coulait de la fontaine, et j’obtins la médaille d’argent en philo juste derrière un Parigot de St-Germain-des-Prés qui devait avoir comme voisins de palier la Simone et le Jean-Paul. De quoi me donner la nausée !

Ce qui me désolait le plus, c’est que Maurice ayant réussi son bachot avec mention, on ne le reverrait pas à la rentrée d’octobre. Sans chemise, sans pantalons, vive la soutane de séminariste !


Chapitre IV

Chapitre IV

A l’arrivée en gare, Maman m’attendait sur le quai, tenant la Pomme d’une main et un éventail de l’autre. Pomponnée comme une star, elle sentait la violette de chez Bourgeois, son parfum préféré. Elle était coiffée d’un chapeau de paille à large bord avec sur le dessus, de côté, une touffe de cerises rouges enserrée dans un ruban blanc. Elle m’étreignit dans ses bras et me dit:

- Comme tu as grandi, mon petit Alex ! Tu es presque un homme maintenant.

Oui, c’est vrai, je n’étais plus un nabot, j’avais poussé aussi vite qu’un roseau et la Pomme aussi n’était plus tout à fait une fillette, même qu’elle commençait à prendre des formes.

Branle-bas de combat à la conserverie.

PAL préparait son tour de France, le Tour de France des conserves LEGRAND dans la caravane publicitaire ! Quelle folie !

A l’atelier de l’usine, des peintres s’affairaient autour de trois véhicules de carnaval. PAL, étant “accro” au lion de Belfort, s’était fait livrer des châssis-cabines Peugeot 203 sur lesquels étaient fixées en oblique d’énormes boîtes de conserves LEGRAND, l’une pour la macédoine de fruits, la deuxième pour celle de légumes et la troisième surmontée d’une pomme rouge plus grosse que la boîte avec, de chaque côté de ce véhicule lunaire, le slogan: “Pas de pépins avec les Pommes LEGRAND”

- Alex, mon petit, je t’ai réservé une surprise, tu feras quelques étapes du Tour avec nous.

Pour une surprise, c’en était une de taille et, ne pouvant cacher ma joie, je l’embrassai, ce qui le surprit car ce n’était pas dans nos habitudes.

C’est ainsi que je me retrouvai quelque part dans les Alpes, au bord d’un lac, à Annecy-le-Vieux, à l’arrivée d’une étape. Le lendemain, je prenais place dans le véhicule de tête, celui de la pomme rouge, à côté du chauffeur de la maison, Olivier, que je connaissais bien. C’était un mec sympa, baraqué comme un lanceur de javelot, qui lorgnait les filles du convoi. Car PAL avait organisé sa caravane comme un professionnel de la publicité, en copiant les shampooings DOP qui, eux, n’en étaient pas à leur premier Tour.

Sur chaque véhicule, il y avait deux demoiselles vêtues d’une robe Vichy rose qui sautaient de leur strapontin pour distribuer au public massé le long de la route du Tour, non pas des échantillons de décrasse cheveux mais des tubes miniatures de purée de Pommes LEGRAND.

Dès qu’il y avait du monde, Olivier klaxonnait à tue-tête, arrêtait le monstre, s’emparait d’un micro et gueulait :

- Mesdames et messieurs, chers enfants, les conserves LEGRAND, les conserves sans pépins, vous disent bonjour. Le peloton est encore groupé dans la plaine, vous allez le voir arriver dans une demi-heure; en attendant, nos hôtesses vous offriront des tubes de Pommes LEGRAND, la pomme des pommes que vous trouverez dans toutes les épiceries de votre région.

Quelle santé ! Olivier répétait son boniment du départ à l’arrivée et, le soir, il était aphone. Je me suis pris au jeu et le lendemain on alternait au micro.

La caravane publicitaire, c’était un autre tour dans le Tour. On ne voyait jamais les cyclistes arc-boutés sur leur bécane, suants, grimaçants dans l’ascension des cols, bravant la pluie, le brouillard et même une fois la neige qui était au rendez-vous au sommet de l’Alpe d’Huez.

Seule la radio du Tour nous renseignait en continu sur la position des coureurs, ce qui permettait à Olivier de jouer les reporters en imitant un célèbre journaliste sportif. Une ou deux fois, j’avais réussi à rejoindre l’arrivée depuis le parking de la caravane, me faufilant, grâce à mon badge, près du podium. Je n’étais pas peu fier d’avoir obtenu un autographe du leader, du maillot jaune Jacques Anquetil.

La nuit venue, à l’hôtel ou parfois chez l’habitant, je partageais ma chambre avec Olivier. Dès que je faisais semblant de dormir, il s’esquivait sur la pointe de ses grands pieds pour ne revenir qu’au petit matin...

J’ai cru comprendre qu’il n’était pas insensible au charme des hôtesses qui, elles, d’ailleurs, aux repas du soir, toute l’équipe LEGRAND réunie, ne manquaient pas une occasion de me titiller. Leurs plaisanteries n’étaient pas toujours du meilleur goût à l’encontre du grand puceau, le fils du patron. Elles m’avaient même fait prendre la première cuite de ma vie, moi qui n’avais jamais goûté le moindre alcool. Le lendemain, je m’étais réveillé dans mon lit avec un mal de crâne carabiné, sans savoir quelle bonne âme charitable m’avait mis à nu et m’avait peut-être fait subir les derniers outrages.

Le Tour ayant abordé les rivages de la Méditerranée, PAL me fit savoir que pour moi, la cavalcade se terminait et que la voiture-balai me déposerait à St-Raphaël, lieu habituel des vacances familiales.

J’allais pouvoir m’éclater avec les potes que je retrouvais chaque année et tirer des bordées sur un vieux rafiot en bois qui prenait l’eau.

En septembre, PAL me mit au boulot à l’usine au service de l’emballage et de l’expédition. Je pris du grade en remplissant les bordereaux de livraison. Fallait bien gagner quelques thunes pour l’argent de poche de l’année à venir.

Puis ce fut le retour en octobre à l’internat où je retrouvai la coterie et, comble de bonheur, Maurice était là, lui aussi. Le supérieur des Pères blancs lui avait proposé une année sabbatique avant le séminaire et il devait remplacer le frère Jean-Louis, le pion breton, parti aux antipodes. A n’en pas douter, ce serait plus cool.

Le château du 17ème siècle était pourvu d’un mur d’enceinte qui interdisait tout vagabondage à l’extérieur si ce n’est par une lourde porte cochère résolument fermée à clef. En se faufilant par les cuisines, on accédait à un corps de ferme avec jardin, vaches, cochons, couvée. Un vignoble de quelques hectares complétait cette campagne.

Cette année-là, le Père Économe, celui qui tenait les cordons de la bourse et dirigeait le domaine, décida que les élèves viendraient prêter main forte le jeudi et le dimanche aux vendanges. Cela nous changerait des sempiternels jeux de piste ou de numéros mais c’était aussi pour nous l’aubaine de rencontrer les belles vendangeuses du village, toutes intimidées de voir débouler entre les ceps cette armada de garçons. Des raisins, on s’en empiffrait une telle quantité que, le soir venu, les trois-quarts des élèves souffraient de colique et couraient aux petits coins du château !

Ce que l’on appelait la “courante”, en langage populaire, signifiait, pour nous les potaches, le fait de n’avoir pas le temps de courir aux chiottes avant de tout lâcher dans les frocs ! Pas un jour, où l’un ou l’autre d’entre nous ne se retrouvait dans le caca, à cause de la malbouffe servie au réfectoire ! Le Père Econome coulait le lait de ses vaches à la Fruitière, vendait ses fruits et ses légumes au marché et nous servait, au petit-déjeuner, du chocolat à l’eau, de la margarine en guise due beurre et de la mélasse immonde au lieu de confiture. Quant à la soupe, elle était épaisse d’eau avec quelques yeux gras qui nageaient en surface. Tout le reste était du même acabit, sauf les paquets que les élèves recevaient régulièrement de leurs parents et que nous partagions chrétiennement. Bien malgré moi, les conserves LEGRAND ont dû faire des adeptes pour l’Eternité !

Avec l’âge... nous avions pris de la bouteille, nous n’étions plus des gamins, on ne s’en laissait plus trop conter par les profs. Disons qu’on tentait de faire de la résistance contre ce régime quasi militaire que le Père Directeur Hippolyte nous infligeait depuis belle lurette. Avec Maurice comme nouveau pion, la discipline s’était heureusement un tant soit peu relâchée.

Malgré un programme chargé, la bande des cinq, la coterie plus Maurice, trouvait tout de même le temps de se réunir pour débattre de ses sujets de prédilection et de ses préoccupations.

Nous avions remarqué le favoritisme de quelques profs envers quelques élèves. Les punitions s’abattaient sur certains comme un couperet alors que d’autres pouvaient faire les zouaves et bénéficier du sursis. Même topo avec les notes, ce qui donnait lieu à de sévères récriminations. Comme je l’avais souvent ouverte, ma gueule, je faisais partie avec honneur des punis. Les sanctions consistaient à nous consigner en classe le jeudi, au lieu de participer au lieu de participer au traditionnel tournoi de football. Au menu, les théorèmes latins s’abattaient sur nous comme le ballon dans les buts !

Les curés avaient leurs chouchous, comme les élèves leur confesseur attitré, leur confident. Les Pères étaient aussi des mères pour les pleurnichards et les derniers de classe qui peinaient à suivre au sens propre comme au figuré.

Alain, le plus futé de la bande des quatre, nous fit part de ses observations à la Sherlock Holmes.

- Avez-vous remarqué que le Père Polux va dire la messe chaque semaine, à motocyclette, au couvent des Carmélites, à quelques lieues d’ici ?

- Oui, maintenant que tu le dis, c’est bien possible, rétorqua Guy.

- Il prend toujours un servant de messe avec lui, précisa le futé.

- Personne d’entre nous n’est allé faire une balade avec la Terrot pétaradante du Père Polux, que je sache, questionna Bernard.

- Bien sûr que non, dit Alain, car le Père Polux choisit toujours un élève de 6e, un dernier venu, un miteux.

- Là, je te rentre dans le cadre: miteux, tu l’as été, il n’y a pas si longtemps, et ce n’est parce que tu as trois poils noirs au menton que tu dois traiter les petits de miteux.

- T’énerve pas, Alex, mais j’ai découvert que, depuis quelque temps, il prend toujours le même, un cancre paraît-il, qui manque l’étude du matin et une à deux heures de classe par semaine. D’ici à ce qu’il le prenne à confesse chez les nonnes, le soir à cinq heures, on aura tout vu.

Guy s’interposa pour nous évoquer en toute franchise ses rapports avec le Père Polux :

- Vous n’ignorez pas que, pendant plusieurs trimestres, je me suis confessé chez le Père Polux. Mon père, je m’accuse d’avoir copié sur le cahier de mon voisin, d’avoir bavardé en classe, de ne pas avoir fait tous les jours ma prière du matin et du soir et parfois, par péché de gourmandise, chipé la portion de fromage de mes camarades. Des banalités que je répétais à chaque fois dans un ordre différent. Inventer des péchés véniels, c’est facile mais des mortels je n’en avais pas la moindre idée. “Et encore, et encore répétait-il ?” Bien non mon père, je ne vois rien d’autre. “As-tu de mauvaises pensées ? Les péchés de chair, tu ne m’en parles jamais. Aux dernières vacances, as-tu rencontré tes cousines, as-tu regardé les filles avec envie ? Me caches-tu quelque chose, mon fils ? » Est-ce que j’en savais quelque chose, moi, des péchés de chair ? Et vous donc ? A chaque fois, il me débitait la même sérénade. Puis il me parlait des désirs, des pulsions d’adolescent, de l’érection de la verge, de la nature pécheresse des hommes. Puis il se faisait tout sucre, tout miel, me disait que j’étais un beau garçon, me passait la main dans les cheveux en guise d’absolution, me questionnait sur mes lectures, la vie en Suisse, dans les montagnes et j’en passe. Et même une fois, il m’a lu des poèmes, de Baudelaire, je crois.

- Comment as-tu réagi, pourquoi as-tu changé de confesseur ? lui demanda Bernard à qui la moutarde montait au nez.

- Cette situation me mettait mal à l’aise, sans que je sache pourquoi. Je craignais autant d’aller me confesser dans le bureau du Père Polux que de pénétrer dans le cabinet du dentiste. J’ai donc changé de confesseur, puis, de retour au pays, j’en ai parlé à mon oncle Louis, un sergent-chef qui connaissait les choses de la vie. Il m’a expliqué que dans les collèges, en particulier chez les curés, mais aussi à l’armée, aux colonies de vacances, dans les villes ou dans les villages, il y avait des hommes, pas tout à fait normaux, qui se montraient excessivement gentils avec les garçons et les jeunes hommes parce qu’ils étaient attirés sexuellement par eux. Ils procèdent avec habileté, jetant leur dévolu sur des ados pas trop dégourdis qui découvrent la sexualité ou ont des penchants naturels pour l’homosexualité. On les appelle de genre d’individu des pédérastes; il s’agit d’une déviance dont on ne parle qu’à mots couverts me dit mon oncle, qui me mit en garde à l’encontre de ces pervers.

- Cela ne nous regarde pas directement, dit Bernard, mais on devrait en parler à Maurice. On ne peut pas laisser ce gamin, et peut-être d’autres demain, entre les pattes de ce salopard.

- Oh ! Attention, c’est un sujet délicat, il faut y aller sur la pointe des pieds car on n’a aucune preuve que Polux soit passé à l’acte.

- D’accord avec toi Alex, mais il vaut mieux prévenir que guérir et je vais, de mon côté, continuer discrètement ma petite enquête, dit Alain, le lecteur assidu de Conan Doyle.

Si aujourd’hui les affaires de pédérastie occupent largement les médias, il n’en était pas de même alors. Cette affaire bouleversa la coterie.

Que des hommes puissent d’adonner à de pareilles pratiques au XXe siècle dépassait notre entendement. N’étaient-ce pas des pratiques révolues depuis la chute de l’empire romain ou, au pire, depuis la fin du Moyen Age ? Nous imaginions encore moins que des enseignants à qui leur charge donnait autorité ou des hommes qui avaient de l’ascendant sur des enfants et des adolescents ne puissent refréner leurs pulsions criminelles.

Le péché de chair, de pédophilie, de la part d’un prêtre qui croit en Dieu, qui dit sa messe tous les matins, qui se tape le bréviaire en latin, nous perturbait au plus haut point et nous empoisonnait la vie à l’internat.

Nous avions encore en mémoire les explications rassurantes de Maurice au sujet de la chasteté, mais, depuis lors, nous avions grandi et nous étions devenus critiques à l’égard de ce postulat de l’Eglise. D’ailleurs, les écrits sur la vie de Jésus en Palestine, bien que flous et pudiques, laissaient entendre qu’Il avait eu des compagnes, ce qui correspondait aux mœurs de l’époque. Ne parlons pas des Papes, en particulier d’Hormisdas, père de Silvertus devenu Pape à son tour et des Borgia, ces débauchés.

Les vœux de chasteté, le renoncement à l’amour physique, à une vie sentimentale et sensuelle, au mariage, à la famille et à la procréation nous paraissaient maintenant contre nature. Cet engagement à une vie quasi monastique, consacrée au seul amour de Jésus et de Marie, devait nécessairement engendrer une frustration permanente chez des hommes qui avaient choisi, très jeunes, la vie sacerdotale. Ce qui pouvait expliquer mais non justifier des dérapages, des déviances. Même si l’homosexualité était inscrite dans leurs gènes, cela ne justifiait en aucun cas leurs comportements envers des enfants. Toujours est-il que nous en arrivions à suspecter tous les profs d’être des pédophiles ou des homosexuels en puissance. Ce qui nous amenait à réfléchir à notre avenir de curé. Serions-nous, plus tard, nous aussi, attirés par ces pratiques criminelles ?

Maurice nous ramena à la raison.

- Ne voyez pas le diable partout; même si la tentation est quotidienne de succomber à tel ou tel de nos sept péchés capitaux, nous résistons neuf fois sur dix. Les affaires de mœurs sont rarissimes car, en grande majorité, les hommes sont raisonnables et ne succombent pas à la première occasion venue. Quant aux séminaristes, ils abandonnent souvent en cours de route, des prêtres quittent les ordres pour fonder une famille s’ils s’aperçoivent, hélas trop tard, qu’ils se sont trompés dans leur choix de vie. Pour le petit de sixième, j’ai alerté le Conseil de classe, mettant en avant ses mauvaises notes et ses absences réitérées. Ne vous inquiétez pas, tout va rentrer dans l’ordre.

A dix-sept ans, je n’avais pas vraiment réfléchi à la complexité des sentiments que j’éprouvais à l’égard des autres. Petit, j’aimais Maman plus que PAL. Pour ma petite sœur, c’était différent et pour mes camarades d’école aussi. Je préférais Pierre à Paul, Rachelle à Brigitte tout en ayant un faible pour Mariette sans savoir pourquoi, sans me poser de questions. La tante Jeanne avait toujours quatre plaques de chocolat dans son sac qu’elle nous offrait en cachette à ma sœur et à moi, alors que la tante Rose n’en donnait qu’une seule pour nous deux que nous partagions avec Maman. Là, je savais pourquoi j’aimais mieux la Jeanne ! Les cadeaux n’entretiennent-ils pas l’amitié ?

Aux cours de catéchisme, j’avais appris que Jésus de Nazareth prêchait l’amour, la bonté, la non-violence et qu’il alla jusqu’à se sacrifier sur la croix pour sauver les hommes. Avant sa venue, régnait la loi de Moïse: œil pour œil, dent pour dent. Celle du Christ, c’était des caresses au lieu des gnons. Pas facile à comprendre pour un gamin, d’autant plus qu’on nous enseignait à Lui rendre son amour, à L’aimer plus que tout autre. Malgré cette injonction, ma préférence allait à la Vierge Marie.

C’est fou, ce que je pouvais l’aimer, la Mère du Christ. Surtout celle qui était apparue à deux bergers en 1846, dans la montagne au-dessus de Corps, au lieu-dit La Salette. Dans ma foi, je risquais cent fois ma vie en dévalant les descentes à bicyclette, sans ralentir aux carrefours, mais en faisant un signe de croix comme les matadors, et en La priant de me protéger. La Vierge de la Salette, mon ange gardien, je l’avais connue lors d’un pèlerinage organisé par mon cousin Henri qui, à l’époque, n’était pas loin de prononcer ses vœux et de célébrer sa première Messe.

Mon amour pour la Vierge n’était pas comparable à mes affections humaines: je pouvais tout lui dire à Elle, je lui parlais, Elle m’écoutait sans rien dire, m’approuvait d’un signe ou parfois, souvent, fronçait les sourcils, marquant ainsi sa désapprobation. Mystère ou attirance inexplicable qui, dans une certaine mesure, ressemblait à la forte amitié que je ressentais à l’égard d’Alain, mon ami de la coterie.

Au lever, en se croisant en silence dans les couloirs ou aux lavabos, on se faisait un petit signe d’amitié, comme le soir en rejoignant les dortoirs. Nous saisissions toutes les occasions pour nous retrouver ensemble comme des jumeaux. J’étais malheureux si la discipline de l’internat nous séparait plus d’une demi-journée. Le pion breton avait remarqué notre manège pour nous rapprocher et nous fusillait de son œil noir.